ICI LONDRES, LE THEME INTERDIT ?

Par Acétylène

Publié le 18 juin 2013 • Lecture 5 min. •  7043 vues

ICI LONDRES, LE THEME INTERDIT ?

Un jeu...

J’ai longtemps cru que pour créer un jeu, il suffisait d’une mécanique, un thème et un matériel approprié. Aujourd’hui, après quelques années de pratique, je dirai plutôt qu’un jeu, c’est la rencontre de plusieurs personnes qui décident de porter un projet ensemble et qui avancent dans le même sens.

Une des premières personnes rencontrées depuis ma récente irruption dans le monde du jeu de société est Matthieu d’Epenoux, le patron de Cocktail Games, figure incontournable qui est de tous les évènements ludiques.

Après des années à se côtoyer dans les allées des différents salons, et de nombreuses discussions autour de notre passion commune, il nous est apparu évident qu’un jour ou l’autre, nous allions travailler ensemble.

La gamme métal.

Il y a trois ans, j’ai enfin trouvé ce qu’il manquait à sa déjà très complète gamme métal : un jeu de communication codée, ou un joueur doit faire deviner à un autre joueur un ou plusieurs termes. Cette idée de jeu repose sur le classique jeu du dictionnaire, jeu du domaine public, qui consiste à faire deviner un terme inconnu par une définition plus ou moins farfelue - l’adaptation la plus réussie étant l’excellent Dixit de Jean-Louis Roubira, merveilleusement illustré par Marie Cardouat.

Etant féru de mécanique ludique, je me suis rapidement éloigné du système de jeu original (un vote parmi toutes les définitions) pour inventer quelque chose qui me correspondait plus : faire deviner les termes recherchés, imbriqués dans une même phrase.

Je décide qu’une phrase, composée uniquement d’un sujet, un verbe et un complément, suffit à donner une idée des termes à deviner. Des termes, il en faut quelques uns pour assurer la variété et la richesse du jeu. Sont retenus les mots qui peuvent avoir plusieurs sens, ceux qui sont présents dans les proverbes, d’autres qui sont des symboles. Je n’en conserve que 36.

Le jeu est en place : il s’agit donc pour le speaker de composer une phrase avec deux termes secrets que l’on doit retrouver dans le sujet, le verbe ou le complément à destination des autres résistants. Oui, vous avez bien compris qu’un des trois ne sert à rien dans le message, mais lequel ? Et si le joueur suivant le speaker intercepte le message, c’est perdu.

De nouveaux tests mettent en évidence que les textes sur les cartes « messages » sont bloquants et empêchent l’originalité des joueurs ; je remplace donc les mots par une illustration simple. Le jeu devient plus exigeant. Et les parties continuent avec une litanie de phrases à la fois drôles et incompréhensibles, demandant à être répétées à la demande des autres joueurs.

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Les carottes sont cuites, je répète, les carottes sont cuites.

Je ne me souviens plus quelle est la phrase, qui entendue et répétée, m’a fait immédiatement penser aux messages de la résistance sur Radio Londres. Voilà le thème qu’il manquait pour lier les différents éléments du jeu entre eux, et il était parfaitement adapté à la mécanique ludique !

Mais un jeu sur la résistance, est-ce possible ?

Petit apparté : dans le milieu du jeu de société, je suis plus connu pour mes mécaniques de jeu (à l’époque Intrigo, Montecristo et Jurassik) que pour mes thèmes qui sont systématiquement changés par les éditeurs (j’en profite pour remercier Régis Bonessée qui a conservé le steampunkien Nautilus et Arnaud Urbon pour l’animalesque Kenya).

Autant dire que lorsque j’ai proposé à Matthieu ICI LONDRES, je ne donnais pas cher de la peau de mon jeu en l’état. Je me faisais déjà à l’idée qu’il s’appelle Dico-party…. A mon grand étonnement, il est immédiatement emballé, car jamais personne n’a évoqué la résistance dans un jeu de société.

Après de nombreux tests, et un passage obligé par la moulinette Gabriel - « Charles, tu te rends compte que ton jeu de 55 cartes et 24 jetons requiert un matériel considérable » - adieu donc les jetons et bonjour la gamme métal, fer de lance de l’éditeur.

Les premiers retours sont mitigés, je vous laisse imaginer l’engouement que le jeu a eu parmi les traducteurs potentiels en Allemagne. Aux Etats-Unis et en Angleterre par contre, le thème leur parle forcément et ils se montrent plus qu’intéressés. On qualifie le jeu d’original, audacieux ……. Trop ?

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Sous la houlette de Pascaline, nous réfléchissons donc à une manière d’objectiver le jeu, de lui donner une patine « années 40 » qui permettrait de créer une ambiance un peu nostalgique, afin de renvoyer le thème dans l’histoire. Après un long travail de recherche, Pascaline nous propose cinq illustrateurs qu’elle a retenus dans sa short list. L’évidence tombe, les peintures de Laure Mascarello semblent tout droit sorties de cette période, c’est exactement ce qu’il fallait pour conserver une distance par rapport au thème que certains trouvent trop dur, trop proche d’une réalité encore douloureuse.

Vous l’aurez compris, ce thème ne laisse pas indifférent. Certains font l’amalgame avec les chambres à gaz atteignant directement le point Godwin, quand d’autres évacuent le thème en évoquant la Grande vadrouille ou la 7e compagnie.

Quoi ? 70 ans après, nous ne pourrions toujours pas évoquer le souvenir de cette période sombre, (exception faite des wargames) sans donner aucune leçon de morale, mais en rappelant que des femmes et des hommes ont risqué leur vie (et nombre d’entre eux l’ont perdue), pour renverser le cours d’une histoire qui leur échappait.

DefaultDu devoir de mémoire

Aujourd’hui, peu de gens peuvent encore parler de cette époque en l’ayant vécue. Nos parents nous ont souvent raconté LEUR guerre, nous les écoutions poliment d’une oreille distraite car cette histoire, ils nous l’avaient déjà raconté cent fois.

Aujourd’hui, nos propres enfants l’apprennent dans leurs livres d’histoire, mais ils ne peuvent pas comprendre que cette Europe en crise sévère, ressemble à s’y méprendre à celle de 1929, qui a accouché de ces événements tragiques.

Bien sûr, nous n’allons pas changer le monde avec notre petit jeu, mais si au détour d’une partie en famille, avec plusieurs générations autour d’une même table, un adulte peut évoquer le souvenir de ces hommes et femmes de courage, ce sera toujours ça de pris.

La date du 18 juin a été retenue par l’éditeur pour sortir le jeu. On est évidemment dans le symbole. C’est toujours un moment privilégié et un peu inquiétant de lâcher son jeu dans la nature, comme on lâche la main de son enfant qui apprend à marcher. Des fois il marche, et d’autres fois il tombe.

Force est de constater qu’il est quasi impossible dans le florilège actuel de sorties de savoir si un jeu va convaincre, mais sur un point, nous savons depuis plus d’un mois que nous avons déjà réussi notre pari : quand Miguel nous a montré fièrement la première commande du jeu. Le Mémorial de Caen avait commandé 100 boites d’ICI LONDRES pour le proposer à ses visiteurs…

Charles Chevallier, dit Acétylène sur Tric Trac


Acétylène

Commentaires (26)

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GGto
GGto

J'avais pas spécialement envie de l'acheter, la photo de la boite ne m'avait pas "accroché"

Après lecture de votre article,

Après les quelques illustrations, l'ambiance et l'évocation du mécanisme, hop ca a direct dans le panier de mon fournisseur préféré.

Merci, je vous ai compris.

godassesdor
godassesdor

Bravo pour cette idée !

Au-delà de la seconde guerre mondiale, ça évoque surtout un thème (pour moi), c'est le chiffre, la cryptographie, les codes secrets traités dans un livre passionnant, "la guerre des codes secrets" qui explique les moyens employés pour délivrer un message à l'insu de l'adversaire.

Florian Sirieix
Florian Sirieix

Merci beaucoup pour cet article qui motive vraiment l'auteur à se lancer dans des projets de création et le professeur à utiliser ce jeu dans ses leçons d'Histoire.

Et quoi de mieux que de prendre la plume (ou le micro) et d'écrire cet article un 18 juin. Génial.

Nrx
Nrx

Superbe article, vraiment - merci ! (Pour le coup, ça a éveillé en moi une forte curiosité pour le jeu, à coté duquel je serais surement passer sinon !)

MOz
MOz

Merci pour ce très bel article. J'espère que d'autres auteurs s'essayeront à l'exercice.

Blodkhag
Blodkhag

clairement pas fait pour moi mais je salue l'initiative sur le plan historique et les illustrations magnifiques

Acétylène
Acétylène

Merci à tous pour vos encouragements ... et merci à TT pour "oser" à son tour en publiant la prose des auteurs ;)

Pour les dédicaces, vous êtes les bienvenus ce week-end à Paris Est Ludique (ailleurs aussi ^^)

Dncan
Dncan

Je ne sais pas encore si mes joueurs voudront y jouer, mais ne serait-ce que pour le thème, les histoires (celle de la création du jeu, et celle avec un grand H), et les illustrations, je compte bien trouver une petite place dans ma ludothèque encombrée pour cette petite boîte métal.

A bientôt au détour d'un salon (ce week-end à Paris est Ludique ?) pour une petite dédicace ;p

dee2
dee2

un très bon jeu dans la "famille" Dixit, mais en plus simple à transporter (gamme métal) mais tout aussi difficile sur les premières parties.

Ingalls
Ingalls

Merci pour l'article et merci pour le jeu. Déjà acheté et pressé de tester.

Charles